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Une forme floue apparut et se précisa dans le bac imageur du Lumière Zodiacale. Clavain, Remontoir, Scorpio, Blood, Cruz et Felka étaient assis en un demi-cercle informel autour du dispositif où s’animait une silhouette masculine.

— Eh bien, fit la simu bêta de Clavain. Me revoilà.

Clavain eut l’impression troublante de regarder son reflet dans un miroir, où les subtils méplats de son visage auraient soudain pris un relief exagéré. Il n’aimait pas les simus bêta, surtout de lui-même. L’idée d’être copié lui déplaisait, et plus la copie était précise, moins il aimait ça. Devrais-je me sentir flatté, se disait-il, que mon essence soit si facilement capturée par un ensemble d’algorithmes sans âme ?

— Vous avez été piraté, annonça Clavain à son image.

— Pardon ?

Remontoir se pencha vers le bac et parla :

— Volyova vous a privé de vastes portions de vous-même. Nous décelons son intervention, les dégâts qu’elle a commis, mais nous ne pouvons dire exactement ce qu’elle a fait. Il est très probable qu’elle n’ait réussi qu’à supprimer des blocs de mémoire sensorielle, mais comme nous ne pouvons en être sûrs, nous devons vous traiter comme potentiellement contaminé par un virus. Ce qui veut dire qu’après ce débriefing vous serez mis en quarantaine. La fusion neurale de vos souvenirs avec ceux de Clavain ne sera pas effectuée, en raison du risque de contamination virale. Vous serez figé en un substrat de mémoire d’état, et archivé. Vous serez, de fait, mort.

L’image de Clavain eut un haussement d’épaules compréhensif.

— Eh bien, espérons que je vous serai utile auparavant.

— Vous avez appris des choses ? demanda Scorpio.

— Beaucoup, oui. Enfin, je crois. Évidemment, je ne puis dire avec certitude lesquels de mes souvenirs sont authentiques, et lesquels ont été implantés.

— Nous nous en occuperons, répondit Clavain. Pour l’instant, dites-nous simplement ce que vous avez trouvé. Le commandant du vaisseau est-il vraiment Volyova ?

L’image hocha la tête avec force, l’air concentré.

— Oui, c’est bien elle.

— Et elle est au courant pour les armes ? demanda Blood.

— Oui.

Clavain regarda ses compagnons, puis de nouveau le bac.

— Bon. Et elle est prête à les restituer sans combattre ?

— À mon avis, il ne faut pas y compter. Je crois plutôt qu’elle est déterminée à vous compliquer sérieusement la tâche.

— Que sait-elle de l’origine des armes ? demanda Felka.

— Pas grand-chose. Elle en a peut-être une vague idée, mais je ne pense pas que ça l’intéresse vraiment. Cela dit, elle a quelques informations sur les Loups.

— Comment ça ? demanda Felka en fronçant les sourcils.

— Je ne sais pas. Nous n’avons pas beaucoup bavardé. Nous avons intérêt à partir du principe que Volyova a déjà des contacts tangentiels avec eux – et qu’elle a survécu, inutile de le dire. Rien que pour ça, j’estime qu’elle mérite au moins notre respect. Elle les appelle les Inhibiteurs, au fait. Je n’ai pas réussi à savoir pourquoi.

— Je le sais, moi, répondit doucement Felka.

— Il se peut qu’elle n’ait pas été directement en contact avec eux, fit Remontoir. Les Loups sévissaient sans doute déjà dans le système depuis un moment. Il est probable qu’elle n’ait fait que se livrer à de subtiles déductions.

— Je pense que son expérience va un peu plus loin que ça, objecta la simu bêta de Clavain, qui en resta là.

— Je suis d’accord, ajouta Felka.

Tous les regards se tournèrent vers elle.

— Vous lui avez bien fait comprendre que nous ne plaisantions pas ? reprit Clavain à l’adresse de sa simu bêta. Vous lui avez dit qu’elle avait tout intérêt à traiter avec nous plutôt qu’avec les autres Conjoineurs ?

— Je pense qu’elle a reçu le message, oui.

— Et alors ?

— Alors, la réponse est plus ou moins : merci, mais non merci.

— Quelle conne, cette Volyova ! commenta Remontoir. C’est vraiment dommage. Tout serait tellement plus facile si nous pouvions faire les choses avec cordialité, si nous n’étions pas tout le temps obligés de recourir à la force brutale…

— Il y a autre chose, dit la simu de Clavain. Une sorte d’opération d’évacuation est en cours. Vous avez vu ce que la machine des Loups faisait à l’étoile : elle la dévore à l’aide d’une sonde à onde gravifique. Elle atteindra bientôt sa cible, libérant l’énergie nucléaire du cœur de l’étoile. Ce sera comme si on faisait un trou à la base d’un barrage, déchaînant un torrent d’eau sous une pression terrifiante. Sauf que ce ne sera pas de l’eau. Ce sera de l’hydrogène en fusion, à la température et à la pression caractéristiques du cœur d’une étoile, ce qui devrait la convertir en une sorte de lance-flamme. Une fois que le trou l’atteindra, l’énergie du cœur sera aspirée très rapidement, et l’étoile mourra – ou du moins le processus en fera une étoile beaucoup plus froide et sombre. En même temps, on peut penser que l’étoile elle-même deviendra une arme capable de carboniser toute planète située dans un rayon de quelques heures-lumière de Delta Pavonis, rien qu’en projetant ce giclement artériel de feu nucléaire sur la face d’un monde. Ça devrait suffire à dépouiller l’atmosphère d’une géante gazeuse et à changer un monde rocheux en lave métallique. Ils ne savent pas forcément ce qui arrivera sur Resurgam, mais on comprend qu’ils veuillent en partir le plus vite possible. Il y a déjà, à bord du vaisseau, des gens qui ont quitté la surface. Quelques milliers, au moins.

— Vous avez la preuve de tout ça ? demanda Scorpio.

— Je ne peux rien prouver, non.

— Alors nous supposerons qu’ils n’existent pas. C’est manifestement une tentative maladroite pour nous dissuader d’attaquer.

 

 

Thorn était à la surface de Resurgam, sa capote boutonnée jusqu’au menton car un vent polaire âpre mordait chaque centimètre carré de peau exposée. Ce n’était pas tout à fait ce qu’on appelait naguère une tempête de verre, mais c’était assez désagréable quand il n’y avait pas d’abri à proximité. Il ajusta de médiocres lunettes antipoussière et regarda les étoiles en plissant les paupières, à la recherche du petit point brillant et mouvant qui était la navette de transfert.

C’était le crépuscule. Le ciel au-dessus de leur tête était un velours d’un violet profond qui devenait presque noir vers l’horizon, au sud. Seules les étoiles de forte magnitude étaient visibles à travers ses lunettes, et de temps en temps même celles-ci paraissaient s’assombrir après le soudain éclair d’une arme de guerre. Il devait ensuite laisser le temps à sa vue de se réhabituer à l’obscurité. Au nord, et un peu vers l’est et l’ouest, de subtiles draperies rosées, pareilles à des aurores boréales, frémissaient dans un vent invisible. Les jeux de lumière auraient été beaux s’il n’avait su ce qui les provoquait, et mesuré la menace qu’ils constituaient. Ils étaient causés par des particules ionisées qui étaient arrachées à la surface de l’étoile par l’arme des Inhibiteurs. Le vortex, le tunnel que l’arme forait dans l’étoile, était maintenant à mi-chemin du noyau en fusion. Autour des parois du tunnel, maintenues en position ouverte par des ondes continues d’énergie gravitationnelle, la structure intérieure de l’étoile avait subi une série de changements drastiques alors que les processus de convection normaux s’ajustaient tant bien que mal aux assauts de l’arme. Le cœur commençait déjà à changer de forme, en fonction des fluctuations de densité de la masse environnante. Le chant des neutrinos s’écoulant du cœur de l’étoile avait changé de tonalité, traduisant l’imminence de la rupture du cœur. Thorn n’avait pas idée de ce qui se passerait au juste quand l’arme aurait fini son œuvre, mais d’après lui le mieux à faire était de ne pas rester là pour le voir.

Il attendit la fin de l’embarquement de la dernière navette de la journée. L’élégant vaisseau garé au-dessous de lui était entouré par une masse de candidats à l’évacuation grouillants comme des insectes. Il y avait sans arrêt des bagarres, les gens essayant de se dépasser dans la queue afin de profiter du prochain départ. Ces masses humaines le dégoûtaient, alors qu’il n’éprouvait que de l’estime et de la sympathie pour les individus qui les composaient. Pendant toutes les années qu’il avait passées dans l’action, il n’avait jamais eu affaire qu’à de petits groupes de gens en qui il avait confiance, mais il avait toujours su que ça finirait comme ça. L’émeute était indissociable de la foule, et il n’avait qu’à s’en prendre à lui-même de l’existence de cette foule entre toutes. Mais il n’était pas obligé d’aimer ce qu’il avait fait.

Ça suffit, se dit Thorn. Ce n’était pas le moment de commencer à mépriser les gens qu’il avait sauvés, pour la simple raison qu’ils laissaient libre cours à leur angoisse. S’il avait été des leurs, il ne se serait sûrement pas conduit comme un petit saint non plus. Il aurait voulu faire quitter la planète à sa famille, et tant pis si pour ça il était amené à piétiner les plans d’évasion de quelqu’un d’autre.

Mais il n’était pas dans la meute, hein ? Il était celui qui avait trouvé le moyen de quitter la planète, celui qui l’avait rendu possible.

Ce n’était pas rien, quand même ?

Puis le vaisseau de transfert passa au-dessus d’eux et plongea dans l’ombre. Thorn éprouva une étincelle de soulagement à l’idée que la navette était encore là. Son orbite était étroitement circonscrite, la moindre déviation risquant de déclencher une attaque du système de défense surface-orbite. Khouri et Volyova avaient plongé leurs griffes dans de nombreuses branches du gouvernement, mais elles n’exerçaient qu’une influence indirecte sur certains départements. Comme le bureau de la Défense Civile – l’un des plus préoccupants, car il avait la maîtrise des systèmes de défense censés empêcher une réédition de l’affaire Volyova. Le bureau disposait de missiles sol-air à intervention ultrarapide, équipés d’ogives dites « à poussière de feu », conçus pour anéantir tout vaisseau spatial en orbite avant qu’il ne constitue une menace pour la colonie. Les petits bâtiments des Ultras réussissaient à se faufiler sous la couverture radar, mais la navette de transfert était trop grosse pour ce genre de subterfuge. Il y avait donc des négociations secrètes et des pressions occultes, et le résultat était que les missiles de la Défense Civile resteraient dans leurs bunkers pourvu que le vaisseau de transfert, ou n’importe quelle navette transatmosphérique, ne sorte pas de couloirs de vol strictement définis. Thorn, qui savait tout cela, était confiant : les systèmes de navigation des différents appareils étaient dûment programmés en conséquence, mais il éprouvait toujours une pointe de soulagement irrationnel chaque fois que le vaisseau de transfert revenait.

Son téléphone portable sonna. Thorn prit le gros engin encombrant dans la poche de son veston, appuya sur les boutons comme il put avec ses gros gants.

— Thorn ? fit-il.

C’était l’un des standardistes du palais de l’Inquisition.

— Un message enregistré du Spleen de l’Infini, monsieur. Je vous le transmets, ou vous préférez attendre d’être en orbite ?

— Passez-le-moi, s’il vous plaît.

Il attendit un moment, en écoutant le lointain gazouillis des relais électromécaniques et le sifflement de la bande analogique, imaginant la sombre machinerie téléphonique du palais de l’Inquisition qui s’activait à son service.

« Thorn, ici Vuilleumier. Écoutez-moi bien. Il y a eu un petit changement de programme. C’est une longue histoire, mais nous nous rapprochons de Resurgam. J’ai réactualisé les coordonnées de navigation du vaisseau de transfert, alors ne vous en faites pas pour ça. L’avantage, c’est qu’il se pourrait que les rotations prennent bien moins de trente heures, à présent. Il se pourrait même que nous réussissions à nous rapprocher suffisamment pour nous passer de vaisseau de transfert : les passagers seraient amenés directement à bord du Spleen. Ça veut dire que nous devrions pouvoir accélérer les vols surface-orbite. En cinq cents allers et retours de la navette, nous aurons évacué toute la planète. Thorn, tout d’un coup, on dirait que ça pourrait marcher ! Vous pourriez organiser les choses de votre côté ? »

Thorn baissa les yeux sur la foule en effervescence. Khouri semblait attendre une réponse.

— Opérateur, vous voulez bien enregistrer un message et le retransmettre ?

Il attendit quelques instants et répondit :

— Ici Thorn. Message bien reçu. Je vais faire ce que je peux pour accélérer le processus d’évacuation dès que le moment sera venu. Mais entre-temps puis-je me permettre d’introduire une nuance de précaution ? Si vous pouvez réduire la durée des rotations, génial. Je vous y encourage vivement. Mais vous ne pouvez pas amener le vaisseau interstellaire trop près de Resurgam. Même si vous ne foutez pas une trouille bleue à la moitié de la planète, vous risquez de gros ennuis avec la Défense Civile. Et quand je dis de gros ennuis, c’est un euphémisme.

Il baissa de nouveau les yeux et remarqua des mouvements de foule à un endroit où tout était tranquille une minute plus tôt.

— Il faut qu’on en reparle, Ana. J’ai du boulot, là…

Thorn dit à l’opérateur d’envoyer le message et de l’avertir en cas de réponse, puis il glissa le téléphone dans sa poche. Il était aussi lourd et inerte qu’un gourdin. Il amorça tant bien que mal la descente vers la foule, en soulevant de la poussière à chaque pas.

 

 

— Nous nous éloignons du Lumière Zodiacale, Antoinette.

— Parfait, répondit-elle. Je vais pouvoir respirer un peu.

Par les vitres de la passerelle, le gobe-lumen paraissait encore d’une immensité terrifiante. Il s’étendait dans toutes les directions comme une énorme falaise sombre, hérissée çà et là d’étranges surrections mécaniques et de proéminences, creusée de défilés. La soute-parking que l’Oiseau de Tempête venait de quitter était un rectangle de lumière dorée qui diminuait rapidement, dans le flanc le plus proche de la falaise. Les énormes portes munies de dents glissaient déjà l’une vers l’autre. Elles étaient si vastes que, alors qu’elles étaient sur le point de se refermer, de petits vaisseaux réussissaient encore à se faufiler à travers. Elle les vit de ses propres yeux, ainsi que sur les divers écrans tactiques et les sphères radar dont la passerelle était bourrée. Tandis que les mâchoires blindées se scellaient, de petits vaisseaux d’attaque réduits à une carcasse, des espèces de tricycles blindés que l’on appelait des cyclopropulseurs, se glissèrent entre les dents. Ils filaient comme des flèches, propulsés par des moteurs à fusion d’antimatière catalysée à haute énergie, agiles. En les voyant, Antoinette pensa à des parasites nettoyant la gueule d’un énorme monstre sous-marin. L’Oiseau de Tempête était un poisson de belle taille.

Antoinette n’avait jamais rien fait de plus difficile, techniquement, que ce départ. L’attaque surprise de Clavain exigeait que le Lumière Zodiacale supporte une décélération de trois g jusqu’à son arrivée à moins de dix secondes-lumière du Spleen de l’Infini. Tous les vaisseaux de la vague d’attaque avaient dû partir avec la même poussée de trois g. Quitter la soute d’un vaisseau interstellaire était toujours une opération techniquement délicate, surtout quand les vaisseaux en partance étaient armés et chargés de carburant. Mais le faire sous une poussée soutenue était encore dix fois plus difficile. Antoinette aurait déjà trouvé la manœuvre ardue si Clavain avait exigé de l’effectuer à un demi-g, à l’instar des pilotes qui arrivaient et repartaient du Carrousel de New Copenhagen. Mais trois g, c’était du pur sadisme.

Elle y était pourtant parvenue. Maintenant, elle avait tout l’espace à sa disposition, sur des centaines de mètres dans le vide, dans toutes les directions.

— Vaisseau, à mon signal, connexion du tokamak. Cinq… quatre… trois… deux… go !

Après toutes ces années de conditionnement, elle se crispa, anticipant le coup de pied dans le derrière qui marquait le passage des fusées à propulsion nucléaire à la fusion pure.

Il n’eut pas lieu.

— Propulsion à fusion maintenue et régulière. Tous les signaux sont au vert. Trois g, Antoinette.

Elle haussa un sourcil et hocha la tête.

— Ben dites donc ! Ça s’est passé en douceur.

— Dites merci à Xavier, et peut-être à Clavain. Ils ont trouvé une couille dans l’une des plus anciennes sous-routines de gestion de poussée. Elle provoquait un petit décalage de poussée au cours du changement de mode de propulsion.

Elle recadra le gobe-lumen de plus loin, afin de le voir en entier. Des flux de vaisseaux d’attaque légers – surtout des cyclopropulseurs, mais aussi de petites vedettes – sortaient de cinq soutes différentes, sur toute la longueur de la coque. Beaucoup de vaisseaux étaient des trompe-l’œil qui n’avaient pas tous assez de carburant pour approcher à moins d’une seconde-lumière du Spleen de l’Infini. Mais même quand on le savait, l’ensemble demeurait impressionnant. L’énorme vaisseau paraissait saigner des flots de lumière.

— Et vous n’avez rien à voir là-dedans, bien sûr ?

— Bah, nous nous efforçons de faire de notre mieux…

— Je n’en ai jamais douté, Vaisseau.

— Je regrette ce qui s’est passé, Antoinette…

— C’est fini, Vaisseau.

Elle ne pouvait plus l’appeler la Bête. Et elle n’arrivait pas à l’appeler Lyle Merrick.

C’était donc Vaisseau. Et il faudrait qu’il s’en contente.

Elle passa à un grossissement encore inférieur, superposant à l’image un tracé qui délimitait les vaisseaux d’attaque, leur attribuait un code numérique en fonction de leur modèle, de leur portée, de leur équipage et de leur armement, et calculait leurs vecteurs. L’ensemble permettait de se faire une idée de l’ampleur de l’assaut. Il y avait près d’une centaine de vaisseaux en tout. Soixante n’étaient que des cyclos, dont un tiers seulement étaient pilotés par un membre de l’équipe d’assaut – généralement un porcko armé jusqu’aux dents. Il y avait aussi un ou deux tandems pour les opérations spécialisées. Tous les cyclopropulseurs transportaient une arme dont la gamme allait du graser à usage unique au boser Breitenbach d’une puissance d’un gigawatt. Toutes les équipes portaient des servo-armures ; la plupart étaient munies d’armes à feu, ou pourraient démonter et brandir les armes de leur cyclo en arrivant à portée du vaisseau ennemi.

Il y avait une trentaine de vaisseaux de taille intermédiaire : des engins à coque fermée à deux ou trois places, des navettes de conception civile, adaptées à partir des vaisseaux qui se trouvaient dans les soutes du Lumière Zodiacale lors de sa capture, ou fournies par H à partir de ses propres flottilles. Elles étaient équipées du même éventail d’armes que les cyclos, mais elles transportaient aussi du matériel plus lourd : des rangées de missiles et des équipements d’abordage spécialisés. Et puis il y avait neuf appareils, des navettes ou des corvettes, moyennes ou plus grosses, chacune capable de transporter au moins vingt hommes armés, et à la coque assez longue pour embarquer la plus petite gamme de railgun. Trois de ces appareils étaient munis du dispositif suppresseur d’inertie, qui portait leur accélération maximale de quatre à huit g. Leur coque massive et asymétrique en faisait typiquement des vaisseaux non atmosphériques, mais ce ne serait pas un handicap dans la zone de combat prévue.

L’Oiseau de Tempête était beaucoup plus vaste que les autres vaisseaux, et sa soute contenait trois navettes et une dizaine de cyclos, avec leur équipage. Il n’était pas doté du système suppresseur d’inertie – la technologie s’était révélée impossible à dupliquer massivement, en tout cas pas dans les conditions offertes à bord du Lumière Zodiacale –, mais, pour compenser, le vaisseau d’Antoinette transportait plus d’armement et de blindage que les autres vaisseaux de la flotte d’assaut. Ce n’était plus un cargo, se dit-elle, c’était un bâtiment de guerre, et elle avait intérêt à s’habituer à cette idée.

— Petite… euh, pardon… Antoinette ?

— Oui ? demanda-t-elle en serrant les dents.

— Je voulais juste vous dire… maintenant… avant qu’il soit trop tard…

Elle lui coupa le sifflet et partit revêtir son exosquelette.

— Plus tard, Vaisseau. Il faut que j’inspecte les troupes.

 

 

Clavain était debout, seul, les mains derrière le dos, dans l’étreinte raide de son exosquelette, et il observait le départ des vaisseaux d’attaque depuis une coupole d’observation.

En quittant le Lumière Zodiacale, les drones, les leurres, les cyclos et autres appareils viraient sur l’aile et décrivaient une boucle, adoptant les formations prévues. Le verre intelligent de la coupole protégeait ses yeux contre l’éclat farouche des tuyères, masquant de noir le cœur des flammes, de sorte qu’il n’en voyait que la pointe violette. Au loin, bien au-delà de l’essaim de vaisseaux, ce minuscule croissant brun-gris était Resurgam. La planète n’était pas plus grosse qu’une bille tenue à bout de bras. Les implants de Clavain lui indiquaient la position du gobe-lumen de Volyova, mais il était beaucoup trop loin pour être visible à l’œil nu. Il effectua une commande neurale, et la coupole grossit sélectivement la partie de l’espace où il se trouvait, faisant surgir des ténèbres une image raisonnablement nette du Spleen de l’Infini. Le vaisseau de la Triumvira était à près de dix secondes-lumière, mais il était vraiment gigantesque. La coque de quatre kilomètres de long sous-tendait un angle d’un tiers d’arc-seconde, qui était bien dans les limites de résolution des plus petits télescopes optiques du Lumière Zodiacale. L’ennui, c’était que la Triumvira devait voir au moins aussi bien son propre vaisseau. Si elle faisait un peu attention, elle ne pourrait pas manquer le départ de la flotte d’assaut.

Clavain savait maintenant que les excroissances baroques qu’il avait repérées auparavant et attribuées à des ajouts parasites effectués par le logiciel imageur étaient on ne peut plus réels ; quelque chose d’étrange et de stupéfiant était arrivé au vaisseau de Volyova. Il était resté lui-même derrière cette caricature gothique foisonnante de ce à quoi un vaisseau spatial aurait dû ressembler. Clavain ne pouvait s’empêcher de penser que la Pourriture Fondante avait quelque chose à voir là-dedans. Il n’avait observé des transformations rappelant plus ou moins ce qu’il contemplait en ce moment précis qu’en un seul autre endroit avant cela : dans l’architecture biscornue, fantasmagorique, de Chasm City. Il savait que des vaisseaux avaient été contaminés par la peste, il avait entendu dire que les virus attaquaient parfois les routines permettant aux vaisseaux de se réparer et de se reconfigurer, mais il n’avait jamais entendu parler d’un vaisseau si profondément, si perversement atteint que celui-ci et en même temps toujours capable de voler, pour autant qu’il pouvait en juger. À simplement le regarder, il en avait la chair de poule. Il espérait qu’aucun être vivant n’avait été pris dans ces transformations.

La sphère de combat devait englober les dix secondes-lumière séparant le Lumière Zodiacale de l’autre vaisseau, bien que son centre fût déterminé par les mouvements de Volyova. C’était un bon volume pour une guerre, se dit Clavain. Tactiquement, ce n’était pas tant l’échelle qui comptait que le temps moyen que les armes et les divers engins mettaient à le traverser.

À trois g, on pouvait aller d’un bout à l’autre de la sphère en quelques heures ; un peu plus de deux heures pour les vaisseaux les plus rapides de la flotte et moins de quarante minutes pour un missile superrapide. Clavain avait exploré les banques mémorielles à la recherche de données sur les différentes campagnes de l’Histoire où des tactiques parallèles avaient pu être utilisées : la bataille d’Angleterre – un obscur combat aérien datant de l’une des premières guerres transnationales, livré avec des avions qui allaient moins vite que le son, et dotés de moteurs à piston – s’était déroulée sur un volume similaire du point de vue des temps de déplacement, bien que l’élément tridimensionnel fût beaucoup moins important. Les guerres globales du vingt et unième siècle étaient moins remarquables ; avec des drones suborbitaux dérivants, aucun point de la planète n’était à plus de quarante minutes d’une possible source d’anéantissement. Les guerres du système solaire de la dernière moitié du siècle offraient des parallèles plus utiles. Clavain pensait à la guerre de Sécession Terre-Lune, ou à la bataille pour Mercure, notant les victoires et les échecs, et les raisons des unes et des autres. Il pensait à Mars, aussi, à la bataille contre les Conjoineurs de la fin du vingt-deuxième siècle. La sphère de combat s’était déplacée au-dessus des orbites de Phobos et de Deimos, où le temps de trajet effectif pour les fighters monoplaces les plus rapides était de trois ou quatre heures. Il y avait eu des problèmes de décalage horaire temporel, évidemment, les communications à vue étant bloquées par d’énormes nuages de débris argentiques.

Il y avait eu d’autres campagnes, d’autres guerres ; inutile de toutes les énumérer. Il avait tiré la leçon des faits saillants. Il connaissait les erreurs que les autres avaient faites, ainsi que celles qu’il avait commises lors des premiers engagements de sa carrière. Il fallait croire que les erreurs n’étaient pas significatives, sans quoi il n’aurait pas été là. Mais aucune leçon n’était sans valeur.

Un pâle reflet passa sur la vitre de la coupole.

— Clavain.

Il se retourna brusquement, accompagné par le bourdonnement des servos de son exosquelette.

— Felka… dit-il, surpris.

Il se croyait seul.

— Je suis venue assister à ça, dit-elle.

Son exosquelette la propulsa vers lui d’une démarche raide, empruntée, comme si elle était escortée par des gardes invisibles. Ensemble, ils regardèrent les derniers membres du commando disparaître dans l’espace.

— Si on ne savait pas que c’est la guerre… commença-t-il.

— … ce serait presque beau, finit-elle à sa place. C’est vrai.

— Je fais ce qu’il faut, non ? demanda Clavain.

— Pourquoi me demandes-tu ça ?

— Parce que tu es ce qui ressemble le plus à une conscience, pour moi, Felka. Je n’arrête pas de me demander ce que Galiana ferait si elle était là, tout de suite…

Felka l’interrompit :

— Elle s’en ferait, tout comme toi. Ce sont les gens qui ne s’en font pas, qui ne doutent jamais du bien-fondé de leurs actions, qui provoquent les problèmes. Les gens comme Skade.

Il se rappela l’éclair aveuglant, mortel, lorsqu’il avait détruit l’Ombre de la Nuit.

— Je regrette ce qui s’est passé.

— C’est moi qui t’ai dit de le faire, Clavain. C’était ce qu’aurait voulu Galiana, je le sais.

— Que je la tue ?

— Elle est morte il y a des années. Seulement sa mort n’était pas… achevée. Tu t’es contenté de refermer le livre.

— Je l’ai à jamais empêchée de revivre, répondit-il.

Felka prit la main de Clavain avec ses taches de vieillesse.

— Elle en aurait fait autant pour toi, Clavain. Je le sais.

— Peut-être. Mais tu ne m’as pas dit si tu étais d’accord.

— Je suis d’accord pour dire que ça servira nos intérêts à court terme si nous possédons les armes. En dehors de ça, je n’en suis pas sûre.

Clavain la regarda attentivement.

— Nous avons besoin de ces armes, Felka.

— Je sais. Mais si elle – la Triumvira – en a besoin aussi ? D’après ton droïde, elle essayait d’évacuer Resurgam.

Il répondit en choisissant soigneusement ses mots :

— Je ne me sens pas… directement concerné. Et même si elle est occupée à évacuer la planète, ce dont je n’ai aucune preuve, eh bien… raison de plus pour qu’elle me rende ce que je veux : en échange, je ne lui mettrai pas de bâtons dans les roues pour son évacuation.

— Et l’idée de l’aider ne t’a pas effleuré l’esprit ?

— Je suis là pour récupérer ces armes, Felka. Tout le reste, si bien intentionné que ça puisse être, n’est qu’accessoire.

— C’est bien ce que je pensais, répondit Felka.

Clavain comprit qu’il valait mieux ne rien répondre.

Ils regardèrent en silence les flammes violettes de ses troupes d’assaut filer vers Resurgam, et le vaisseau de la Triumvira.

 

 

Quand Khouri eut fini de répondre au dernier message de Thorn, elle arriva à une conclusion troublante. La marche était plus difficile que jamais. La pente apparente du sol s’était encore accentuée. C’était exactement ce qu’Ilia Volyova avait prévu : le capitaine avait accru son taux de poussée. Un dixième de g ne lui suffisait plus. De l’avis de Khouri, et la simu bêta de Clavain était d’accord avec elle, le taux était à présent du double, et il augmentait probablement. Les surfaces jusque-là horizontales paraissaient maintenant inclinées de douze degrés, suffisamment pour que les passages les plus glissants soient difficiles à franchir. Mais ce n’était pas ce qui l’inquiétait pour le moment.

— Ilia, écoute-moi. Nous avons un putain de problème.

Volyova émergea de la contemplation de son champ de bataille. Les icônes se mirent à planer comme des dizaines de poissons congelés aux couleurs éclatantes dans la bulle écrasée qui représentait la zone de combat. Le spectacle avait changé depuis la dernière fois qu’elle l’avait vu, Khouri en était certaine.

— Allons, que se passe-t-il ?

— C’est la soute d’arrivée, où nous avons rassemblé les nouveaux arrivants.

— Et alors ?

— Il n’était pas prévu que le vaisseau serait en poussée. La soute temporaire a été aménagée alors que nous étions à l’arrêt. Sa rotation devait permettre de simuler une gravité radiale, perpendiculaire à l’axe longitudinal du vaisseau. Mais c’est en train de changer. Le capitaine accélère, et une nouvelle force agit parallèlement à l’axe. Elle ne fait qu’un cinquième de g pour l’instant, mais je parierais que ça va augmenter. Nous pourrions interrompre la rotation, mais ça ne changerait rien ; les parois sont en train de devenir des planchers.

— C’est un gobe-lumen, Khouri. C’est la transition normale vers le mode de vol interstellaire.

— Tu ne comprends pas, Ilia. Nous avons deux mille passagers entassés dans une soute, et ils ne peuvent pas rester là. Ils commencent déjà à flipper à cause de la pente du sol. Ils ont l’impression d’être sur le pont d’un bateau en train de couler, et personne ne leur dit qu’il y a quelque chose qui cloche. Ilia, reprit-elle, haletante, voilà le marché : tu avais raison pour le goulot d’étranglement. J’ai dit à Thorn d’accélérer les choses côté Resurgam. Ça veut dire que nous allons recevoir des milliers de gens d’ici très peu de temps.

Nous avons toujours su qu’il faudrait commencer à vider la soute. Nous allons commencer un peu plus tôt, et voilà tout.

— Mais ça impliquerait… commença Volyova, comme incapable de poursuivre sa pensée.

— Oui, Ilia. Il va falloir leur faire faire le tour du bâtiment. Et ça risque de ne pas leur plaire.

— Ça pourrait très mal tourner, Khouri. Très très mal, même.

Khouri baissa les yeux sur sa vieille amie.

— Tu sais ce qui me plaît chez toi, Ilia ? Tu es toujours d’un optimisme débordant.

— Ferme-la et regarde l’afficheur de la bataille, Khouri. Nous sommes attaqués – ou nous allons l’être très vite.

— Clavain ?

Elle esquissa un imperceptible hochement de tête.

— Le Lumière Zodiacale a lâché une escadrille de vaisseaux d’attaque, une centaine à peu près. Ils viennent par ici, à trois g pour la plupart. Dans quatre heures, ils seront là.

— Ilia, nous ne pouvons pas permettre que ces armes tombent entre les pattes de Clavain…

La Triumvira, l’air vieille et frêle comme Khouri ne l’avait jamais vue, secoua imperceptiblement la tête.

— Il ne les aura pas. Pas sans combattre.

 

 

Ils échangèrent des ultimatums. Clavain laissa à Ilia Volyova une dernière chance de lui remettre les armes de classe infernale. Si elle acceptait, il s’engageait à rappeler sa flotte d’assaut. Volyova répondit à Clavain que s’il ne rappelait pas sa flotte immédiatement, elle l’anéantirait avec les treize armes restantes.

Clavain prépara une réponse.

— Désolé. C’est inacceptable. J’ai vraiment besoin de ces armes.

Il la transmit et ne fut que modérément surpris par la réponse de la Triumvira, trois secondes plus tard. Elle était identique à la sienne, qu’elle n’avait pas eu le temps matériel de lire.

L'Arche de la rédemption
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